La noétique sophistique

Pour ESCHATON, de notre collaborateur Castallani

La noétique sophistique repose sur un double individualisme : celui du sujet connaissant et celui de l’objet connu.[i]

Singularité de la connaissance :

L’homme est la mesure de toute chose (Protagoras). Car toute connaissance est individuelle, liée qu’elle est à la sensation. Le réel est mesuré par la sensation, la sensation par le sentant.  Partant, je suis, en tant que connaissant, la mesure de toutes choses que je connais. Or le sujet percevant est en perpétuel devenir (Héraclite, Cratyle) ; ma connaissance est donc changeante. Donc rien n’est vrai, sinon à l’instant où je le pense. L’objet connu n’est donc ni universel ni nécessaire mais singulier et contingent. Partant, il n’est pas véritablement connaissable.[ii]  Pire, il est changeant : le ciel du soir n’est pas celui du matin. Bref, rien n’est, tout devient : phénoménisme sensualiste en conséquence du mobilisme héraclitéen. D’où le scepticisme : tout est contradictoirement vrai. Ce qui est bon pour l’homme en pleine santé est amer pour le malade. Il est donc vrai que la chose soit bonne, vrai aussi qu’elle soit mauvaise. Tout est vrai, donc rien n’est vrai. Tout au plus certaines choses sont meilleures, si plus utiles au sujet.

Singularité du connu :

La connaissance de l’objet n’est que singulière et contingente. Car la connaissance véritable est sensible, empirique ; elle n’est pas par mode de définition. Contre Platon, je vois bien le cheval, pas l’équinité (Cyniques et Mégariques). Le nominalisme est le corollaire du sensualisme : les idées générales ne sont que des mots à quoi rien ne répond in re ; elles nous permettent seulement de classer dans un genre commun ce qui est essentiellement divers. D’où un primat de la vie active (praxis) sur la vie contemplative (theoria), du savoir-faire sur la science, de la rhétorique sur la logique.

 

Anarchisme moral :

Le « juste-en-soi » et « le bien-en-soi » sont dénoncés comme fictifs. Car si rien n’est vrai, rien n’est bon, sinon ce qui me sert. Aussi Archélaos d’Athènes disait que «le juste et le laid sont tels, non par nature [Physis] mais par convention ou institution humaine [Nomos] ». Conséquemment, la morale de la sophistique, c’est l’utile et l’intérêt. D’où l’importance de la maîtrise du discours : « le langage est un instrument de communication et de pouvoir, et non pas de connaissance. »[iii] La rhétorique est reine ; la démocratie athénienne tombe aux mains des démagogues. Par ailleurs, étant, comme individu, mesure de toutes choses, les conventions sociales donc aussi les croyances religieuses ne me sont rien sauf à m’être utiles. Ainsi s’explique qu’initiée par la démythologisation des Physiciens, la laïcisation de la société hellénique se soit accrue sous l’influence des Sophistes. Ce d’autant que, la connaissance se réduisant à la connaissance sensible, « impossible de savoir si les dieux sont ou ne sont pas ».[iv]

Cet anti-socratisme, battu en brèche par Platon et Aristote, refera florès suite à Ockham, Hume et Kant, pour culminer chez Nietzsche.

 

[i] Voyez Platon, principalement le Sophiste et le Théétète, mais aussi l’Euthydème, le Cratyle, le Gorgias et le Protagoras.

[ii] Jacques Chevalier, Histoire de la pensée, tome 1, p. 124, fait remonter le scepticisme des sophistes aux contradictions du système éléatique.

[iii] Abel Jeannière, Les Présocratiques, p. 197.

[iv] Protagoras, cité par Diogène Laerte, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, IX, 51.

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